Justice / Arrestation de Simon Ndong Edzo et Marcel Libama : quand l’Etat UDB/CTRI s’abîme dans le ridicule ( Tribune libre de Michel Ongoundou Loundah)
Michel Ongoundou Loundah, Sénateur de la Transition et président du parti REAGIR Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Un matin de plus, les salles de classe sont fermées, les pupitres vides, les cahiers qui dorment, et des parents qui s’inquiètent pendant que le gouvernement UDB/CTRI multiplie les déclarations mais agit si peu pour résoudre la crise qui paralyse le système éducatif. Depuis le 10 décembre 2025, les enseignants ont déclenché une grève massive pour dénoncer l’absence de réponses concrètes à leurs revendications.
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Malgré les annonces officielles de reprise des cours, sur le terrain, les professeurs restent absents, les élèves à la maison, et les programmes s’accumulent sans être exécutés.
Au centre de cette crise sociale et politique se trouve un choix dramatique de l’État UDB/CTRI : l’emprisonnement de deux leaders syndicaux, Marcel Libama, porte-parole du mouvement SOS Éducation, et Simon Ndong Edzo, cadre du Syndicat Autonome des Enseignants du Gabon. Ils ont été arrêtés les 19 et 20 janvier 2026 et placés sous mandat de dépôt à la prison centrale de Libreville pour des faits présumés d’entrave à la liberté du travail et d’obstruction à l’accès au service public. Leur arrestation transforme une dispute administrative en une véritable crise nationale et politique. Et là, le gouvernement dit de la Vè République apparait sous son vrai visage, celui de la répression et de la brutalité.
Le collectif SOS Éducation a aussitôt réagi, rappelant que la dignité ne se met pas sous mandat de dépôt, que la lutte pour une école juste et respectée ne saurait être brisée par l’intimidation, et que la libération de Libama et Ndong Edzo doit être préalable à toute reprise des cours ou négociation sérieuse. Pour les enseignants, on ne négocie pas avec des mains liées. La tension sur le terrain reste palpable, les assemblées générales se multiplient, et la grève s’étend à de nouveaux établissements dans tout le pays.
L’histoire du mouvement enseignant gabonais n’est pas récente. Elle porte la mémoire tragique de Martine Oulabou Mbadinga, enseignante et militante tuée par des forces de l’ordre lors d’une manifestation pacifique en mars 1992, alors qu’elle revendiquait de meilleures conditions pour les éducateurs. Cette mort a été un catalyseur pour des réformes sociales dans le pays.
Aujourd’hui, une école publique à Libreville porte son nom, un hommage durable à son engagement. Ce contraste est saisissant : alors que la mémoire de Martine Oulabou perdure dans des lieux concrets et dans l’esprit collectif des éducateurs gabonais, les ministres successifs qui ont dirigé le système éducatif n’ont laissé aucune trace comparable. Aucun d’entre eux n’a une école à son nom, aucune politique durable ne leur est associée.
La continuité de la vacuité ministérielle est d’autant plus troublante que Camélia Ntoutoume Leclercq est ministre de l’Éducation nationale depuis l’époque d’Ali Bongo. Malgré toutes les crises et tous les dysfonctionnements, elle reste en poste. Cela signifie que les problèmes structurels actuels ne sont pas nouveaux et qu’ils n’ont pas été corrigés au fil des années. La question n’est pas une attaque personnelle, mais un appel à la responsabilité politique : comment un système qui reste inchangé peut-il espérer progresser ?
Un pays peut survivre sans gouvernement, comme l’a démontré la Belgique lors d’une longue période sans gouvernement fédéral, mais il ne peut jamais se passer d’enseignants. Les enseignants n’ont pas seulement une fonction d’instructeur : ils ne font pas qu’éduquer et instruire les enfants. Ils sont aussi des adultes relais, des gardiens de la socialisation quotidienne, et même des figures de stabilité qui servent souvent de baby-sitters circonstanciels pour de nombreux parents. Un pays qui méprise ceux qui sont à la base de la transmission des savoirs, des valeurs et du quotidien collectif se condamne à la stagnation.
L’exemple de certains Etats est, à cet égard, très frappant. En Corée du Sud, par exemple, les enseignants figurent parmi les fonctionnaires les mieux payés, reconnus non seulement pour leur rôle éducatif, mais aussi pour leur importance dans la construction d’une société basée sur le savoir et l’innovation. Là-bas, on sait que la matière grise est la véritable richesse et que l’éducation n’est pas une dépense mais un investissement fondamental.
Au Gabon, confondre richesse avec seules ressources naturelles comme le pétrole ou le bois, sans investir massivement dans la matière grise par l’éducation, c’est tourner le dos aux leçons de l’histoire. Si la matière première suffisait à rendre un pays prospère, la RDC ou le Venezuela seraient des puissances économiques colossales.
Les hommes les plus riches du monde, tels que Steve Jobs, Bill Gates, Jeff Bezos ou Elon Musk, ne doivent pas leur fortune à l’exploitation de ressources naturelles, mais à l’investissement dans la connaissance, à la mise en œuvre de la matière grise pour inventer, créer, produire et transformer.
Alors oui, mépriser ainsi les enseignants, leur donner des primes dérisoires de 950 francs CFA, somme qui ne permet même pas un aller-retour en taxi, et ensuite les emprisonner sous couvert de troubles à l’ordre public, c’est méconnaître l’essence même de l’ordre social. Quel ordre public invoquer quand l’éducation nationale est en crise, que les écoles sont fermées et que le pays est paralysé par des dysfonctionnements à tous les niveaux ? Il n’y a pas d’ordre public réel, il y a un désordre palpable dans presque toutes les administrations, et un pays qui asphyxie ses éducateurs asphyxie son avenir.
Ce combat des enseignants n’est pas un simple appel à une amélioration salariale ou à une reconnaissance technique : c’est une lutte pour la dignité, pour la reconnaissance politique et sociale, et pour une vision du Gabon qui mise sur l’éducation comme fondement du progrès collectif. Tant que cette évidence ne sera pas actée dans les faits, aucun gouvernement, aucun ministre ne pourra prétendre avoir construit quelque chose de durable.
Ce sont les syndicalistes comme Martine Oulabou, Marcel Libama et Simon Ndong Edzo qui, par leur engagement parfois payé de leur liberté ou de leur vie, marquent l’Histoire, tandis que les gouvernants passent et s’effacent dans l’indifférence générale. Il faut le dire à voix haute : celui qui tient la craie a plus de pouvoir que celui qui tient un stylo pour signer un décret. Quand le premier enseigne, le second dort dans son bureau.
Les enseignants sont le véritable capital du pays, et les emprisonner pour avoir défendu des droits légitimes est un affront non seulement à leur profession, mais à tout le pays. C’est la matière grise qui bâtit les nations, et non le pétrole, ni le bois, ni les réserves de minerai. Comme l’Histoire le montre, seuls ceux qui ont investi dans l’éducation ont transformé leurs sociétés, tandis que les autres se contentent de compter leurs ressources et de célébrer leur inertie.
Michel Ongoundou Loundah
Ancien Sénateur de la Transition, Président du parti REAGIR
